Parcours 2025 / 2026
« un camion cabanon et grotte, la grotte Laurent »
Tout sujet tisse des relations comme autant de fils d’araignée avec certaines caractéristiques des choses, et les entrelace pour faire un réseau qui porte son existence. Jacob von UEXKÜLL (1)
Entretien avec Laurent Le Forban Questions de Stéphane Guglielmet
Est-ce que tu peux m’expliquer le projet d’exposition pour la Galerie Ambulante ? On est dehors, face au véhicule extérieur.
C’est un espace feuilleté et enchevêtré : un camion cabanon et grotte, la grotte Laurent. (2)
A l’intérieur polypier d’images, les images nous traversent nous constituent, collés directement sur le support, mise en abimes diverses, c’est pour moi l’équivalent d’une mémoire. A l’extérieur feuilletages modulables des tissus qui retracent mes sensations de baignades. Pour ce projet, j’ai continué mon travail sur les reflets et les mouvements de l’eau avec la peinture soustractive sur des foutas et des grands tissus. On y retrouve le motif des reflets de l’eau qui se reflètent partout, tous ces motifs un peu chatoyants qui donnent la trace des gestes. L’idée générale, c’est qu’il n’y a plus d’intérieur ou d’extérieur. À l’intérieur du camion, il y a des photos qui reprennent cette idée de mondes maritimes. Je voulais faire un objet complet qui reprenne cette idée de tisser le dedans avec le dehors. Ce qui me plait beaucoup dans les foutas, ce sont leurs origines et usages polyvalents. Ibn Battûta explorateur marocain découvre la fouta en Inde vers 1330, elle sert de couchage et de vêtements avant l’arrivé du pantalon. D’autre part la fouta pour moi rappelle les tapis persans avec ses franges. L’hiver, je n’ai plus de jardin et grâce à mon tapis j’ai un jardin à l’intérieur de ma maison. C’est mon petit en dedans/dehors. Le dedans/dehors, c’est un problème qui regarde fondamentalement la peinture. L’installation est modulaire. À chaque voyage, on peut se dire « aujourd’hui, je vais mettre ça, comme ça, je vais faire en sorte que cette partie prenne plus de place… ». Quand on rentre dans le camion, on tombe sur le monde intérieur en relation directe avec le monde extérieur. Il y a toutes ces images qui sont directement collées dans le camion avec une mise en abîme du monde aquatique, des élastiques qui rappelle l’exposition que l’on avait faite à Territoires Partagés, une pensée Kung Fu « Be water my friend » comme disait Bruce Lee. Je peux être tendu ou prendre une autre forme, je suis un être et un espace élastique. Après, il y a des choses qui sont de l’ordre du voyage, des images qui ont été prises en Thaïlande, des dessins qui sont fait à Tanger… C’est un peu une boite crânienne ouverte. J’essaye de mettre en forme les obsessions qui me parcourent. Il y a aussi l’idée du camouflage avec une tenue de poulpe, animal rusé et polymorphe passée maitre dans l’art de la disparition grâce à l’opacité de l’encre et grand imitateur de couleurs et de matières. Nous aussi, on est une matière aquatique, c’est ce que je ressens en tout cas, avec cette idée du plongeon dans l’eau qui fait qu’on est complètement immergé et qu’on fait partie de la nature. L’effet suspendu : j’ai mis une image d’une performance « Suspend » pour la Société Mobile à Marseille en 2015 avec Laurence Denimal dans laquelle elle était suspendue à des élastiques. C’est comme lorsqu’on nage, on est comme en suspend. Quand je nage, je me dis que je suis au-dessus de montagnes avec des poissons qui passent dessous. Je suis dans une suspension, de mon être, de ma pensée. J’ai mis un polaroid d’une autre installation qui était faite avec une annexe gonflable suspendue par des élastiques présentés au Parc de la Maison Blanche à Marseille en 2017 sur le thème Détente. J’ai entendu récemment Noami Klein proposer cette formule d’un monde miroir. Il y a le monde et celui d’Internet et des réseaux sociaux qui crée une espèce de double. Ce fonctionnement des images on l’a vu apparaître théorisé dans les écrits de Baudrillard (Simulacres et Simulation) et de Debord (La société du spectacle). Ce monde spéculaire du double est maintenant complètement présent dans nos sociétés en propageant du spectacle et des marchandises, un flux d’images où le divertissement sans fin devient addictif mais fait circuler aussi des idéosphères (Roland Barthes (3)). La grotte feuilletée d’images du camion, avec différents régimes d’images : celles qui sont collées directement, celles qui se décollent, les peintures soustractives qui sont sur la carrosserie sont là pour brouiller les pistes. Traçons nos lignes et nos images plurielles sans se laisser définir, s’échapper d’un devenir sociétal narcissique et égotiste pour se diluer dans un devenir monde, partir en douce pour une vie buissonnière (1).
Les polaroids comment tu les définis ? Est-ce que c’est la même démarche que tes images prises au smartphone ? Quand je les regarde, j’ai l’impression qu’ils deviennent un peu des objets, comme des petites sculptures.
Oui, ils viennent donner du relief, c’est des petites fenêtres et le tirage argentique rajoute du corps et de la profondeur, j’aime souvent y mettre des yeux de poissons qui nous regardent ! Ils viennent à nouveau créer des fenêtres sur l’extérieur. Il y a le papier mat du tirage numérique et le papier brillant du tirage argentique, on rentre différemment dans l’image. Ce que je trouve chouette, c’est qu’il n’y a pas plus spéculatif qu’une image. C’est l’image dans l’image, dans l’image, dans l’image. Je pense que c’est comme ça qu’on fonctionne avec nos images intérieures. C’est un millefeuille, comme La dame de Shangaï d’Orson Welles avec une espèce de réflexion générale du monde qui se ramifie et s’entrelace dans notre tête.
Est-ce que tu peux nous parler un peu de ta technique ? Je vais voir beaucoup de collégiens, de lycéens. C’est une génération qui utilise beaucoup le smartphone.
Je fais toutes mes images au téléphone, pour la même raison que tous les autres : on l’a toujours dans la poche. C’est une manière de faire des images qui sont quotidiennes, de faire l’image du jour. On croise tout ce qui nous entoure, qui nous convoque. Ensuite, j’imprime directement à la maison sur des papiers japonais très légers parce que j’ai l’impression que l’image tatoue un peu le papier, que l’encre rentre directement dans la feuille avec une sorte d’incrustation, cela va vers la peau. Pour les peintures, je teins d’abord les tissus et je soustrais de la couleur. Je prends de la javel et un pinceau et reprends mes motifs qui pourraient être des lianes, des reflets, des mangroves. Mais surtout je tente de reproduire mes sensations dans la baignade, je ne sais pas ce que je vais faire au démarrage, je suis au bord de l’eau et je me lance, ce seraient des figures : « L’avantage de la notion de figure (comparée à celle d’image), c’est qu’elle conserve le rapport au geste : on dit d’un calligraphe ou d’un danseur qu’il exécutent des figures … » (1). L’idée générale c’est des mondes en relation, un peu comme Édouard Glissant le disait dans le Tout-Monde, la poésie du monde, c’est la relation de tous ses éléments. Quand il dit « créolisons le monde » lui parle de la langue en disant qu’il n’y a pas de pureté de langue, de territoire ou de pays, mais il faut mailler, que tout se tisse ensemble. C’est dans la relation avec les autres qu’on peut créoliser le monde. Pour la technique, je mets mes tissus à teindre dans la machine à laver, je vais me baigner pendant 20 minutes (le temps d’un cycle) et je retravaille le tissu à la javel. Ça sèche au soleil sur ma terrasse et après ça ne bouge plus. Il y a cette idée de gravure, dans le fait de la soustraction et de la disparition que j’aime bien. Ce sont les reflets du soleil sur l’eau. C’est l’éternité, nous dit Rimbaud, l’éternité retrouvée, la mer mêlée au soleil avec ses reflets infinis. C’est un emmêlement sans fin, avec les racines, les bois flottés, une gorgone qui est là (sans nous pétrifier;), intérieur et extérieur se tissent, ça serait « la possibilité de voir la vie comme un processus textile » (1).
- La sagesse des Lianes de Dénètem Touam Bona, post-éditions.
- Pendant la pandémie de covid où il était interdit de se baigner (cela parait bien sûr incroyable maintenant), les baigneurs résistants se cachaient dans cette grotte à demi immergée au bout du monde de Malmousque pour échapper aux patrouilles et aux zodiacs qui surveillaient le littoral !
- « Une idéosphère, c’est un cercle, un système d’idées-phrases, d’idées phrasées, d’arguments- formules, de formules. C’est un objet langagier qui est essentiellement copiable et/ou répétable. Il y a donc des phénomènes très important de mimétisme. D’abord, il peut y avoir un mimétisme d’une idéosphère donnée, conscient, délibéré, soit par machiavélisme, au niveau des états, soit par conformisme prudent au niveau des individus, chaque fois que l’idéosphère est liée à un pouvoir. Mais il y a aussi un mimétisme non conscient : l’idéosphère est à ce moment-là inextricablement lié à une foi et c’est la formule même des intolérances : une intolérance, c’est la liaison entre une foi et un langage. » p 210, Le Neutre, Roland Barthes, Seuil.










merci pour ce fabuleux passage par MAC ARTEUM, à Châteauneuf-le-Rouge, dans le parc du château, sous le Cengle, contrefort de la montagne Sainte-Victoire ! 👏👍👋
Christiane Courbon