PIERRICK MOUTON – La Vallée des Merveilles

Galerie ambulante, 2026

La Vallée des Merveilles est une exposition conçue pour la Galerie ambulante à partir desgravures rupestres du mont Bégo et de l’imaginaire cosmologique des premiers hommes.Pensé comme une grotte mobile, l’espace du camion rassemble une météorite, un rochersonore, une carte du ciel gravée dans le marbre, une vidéo expérimentale et uneastrophotographie des Pléiades.
Entre patrimoine préhistorique, science, mythe et poésie, le projet invite les publics scolairesà explorer les liens entre terre, ciel et mémoire. En parallèle de l’exposition, des ateliers depratique artistique — céramique, expérimentations sonores, observations, récits visuels —permettront aux élèves de réinventer les signes d’une origine commune.

Entretien avec Pierrick Mouton
Questions de Stéphane Guglielmet

Pierrick, peux-tu nous présenter ton projet d’exposition pour
le parcours de la Galerie ambulante ?


Lorsque je t’ai accompagné pour un parcours de la galerie ambulante dans la Roya en 2023 j’ai découvert le site du mont bégo qui rassemble l’une des plus grandes collections de gravures rupestres d’Europe. Sur les parois de cette montagne apparaissent des taureaux, des figures humaines, des armes, et des signes géométriques. Ce langage gravé dans la roche témoigne du rapport au ciel qu’avaient les premiers bergers du Néolithique. A partir de ce point de départ, j’ai imaginé l’espace de la Galerie ambulante comme une
montagne à gravir et comme un paysage à parcourir. Le camion prend l’apparence d’une grotte, d’un refuge, d’une pierre, et d’une montagne. À travers un film, une pièce sonore et des objets, le visiteur est invité à pénétrer l’imaginaire des premiers hommes. J’ai eu le désir de créer un espace qui invite les enfants à s’intéresser au cosmos, aux origines de la vie, et aux premiers gestes humains.
Je pense notamment à l’éducation cosmique chez Maria Montessori, qui invite à susciter l’émerveillement chez l’enfant en l’introduisant aux questions cosmologiques. Il s’agit avant tout de s’ouvrir à une sensation. Que les enfants puissent se dire : je suis là, dans cette vallée, dans ce territoire, mais ce territoire est relié à une histoire immense. Il y a eu des hommes avant moi, des gestes avant moi, des signes avant moi. Et au-dessus de moi, il y a un ciel que d’autres ont regardé avant moi.
L’exposition propose une expérience de voyage cosmique, mais à hauteur d’enfant. Une météorite dans la main, un rocher qui chante, une grotte dans un camion, une carte du ciel gravée dans du marbre, une vidéo qui rejoue une supernova dans un aquarium : tout cela permet de passer du très petit au très grand, du lointain au proche.

Pourquoi ce sujet d’exposition, qui regroupe plusieurs de tes projets : le film à l’Observatoire de Haute-Provence, ta résidence au Maroc, les sons et gestes des premiers hommes ? Pourquoi cette ambiance de grotte ?


Ce projet poursuit des recherches que je mène depuis plusieurs années autour des questions cosmologiques et de notre rapport au ciel.
En 2024, j’ai eu l’opportunité de collaborer avec un astrophysicien (Hervé Bouy) du laboratoire d’astrophysique de Bordeaux sur un film. À cette occasion, j’ai pu me rendre à l’Observatoire de Haute-Provence, et accéder à des outils d’astronomie. Observer des étoiles, dont la lumière a mis des centaines d’années avant de nous parvenir, est une expérience déroutante. On comprend physiquement que le ciel est aussi une archive du temps.
En 2025, lors d’une résidence au Maroc, j’ai pu suivre un chasseur de météorites dans le désert marocain. À l’aide d’un petit aimant, nous avons trouvé un débris de météorite qui figure dans l’exposition. C’est aussi dans le désert que j’ai aperçu les gravures rupestres de Souss-Massa. On peut y observer la représentation d’hommes et d’animaux dans une nature qui semblait, à l’époque, luxuriante alors qu’elle est aujourd’hui remplacée par un désert aride. L’ambiance de grotte vient de là : je voulais réunir des échelles très différentes. La surface rugueuse d’une paroi, la surface lisse d’un écran, d’un marbre ou d’une carrosserie. L’infiniment petit de la matière, l’immensité du ciel, la profondeur du temps. La grotte permet aussi de retrouver un espace archaïque, un lieu d’apparition des signes, des sons, et des images. Un lieu de méditation et de poésie aussi peut être.


Je te propose maintenant de parler des différentes installations. D’abord, peux-tu nous raconter l’histoire de cette météorite ?


Dans un recoin de la galerie se trouve une météorite que j’ai trouvée lors d’un tournage dans le désert du sud marocain, avec un chasseur de météorites. Je voulais que cette pièce soit présente de manière physique. Elle n’est pas seulement à regarder : elle peut être touchée, soupesée. Pour les enfants, c’est une expérience très directe. Tenir dans le creux de sa main un fragment venu de très loin, une pierre céleste, c’est une manière presque simple de faire l’expérience du cosmos. De tout temps, les hommes ont porté attention aux signes venus du ciel. Aujourd’hui, nous sommes rivés sur nos écrans. Nous regardons beaucoup d’images, mais nous observons peut-être moins le ciel qu’autrefois. Les premiers hommes regardaient sans doute le ciel avec une intensité que nous avons en partie perdue. Aujourd’hui, il y a une forme d’urgence à retrouver cette attention. À regarder le ciel, mais aussi la terre. À comprendre que les signes que nous laissons derrière nous racontent quelque chose de notre manière d’habiter le monde.

Au centre de l’espace, il y a aussi un rocher-enceinte. Que représente-t-il ?


Au centre de la galerie se trouve un rocher-enceinte. C’est un objet hybride, ni tout à fait rocher, ni tout à fait sculpture. Il pourrait avoir atterri au milieu de cette scène. Sa forme reprend la texture de la roche, de la peau ou du minéral. Ce rocher diffuse des sons inspirés d’instruments préhistoriques, de flûtes archaïques, d’appeaux, et d’objets en céramique. C’est une manière d’imaginer une protohistoire musicale, ou une paléomusicologie poétique qui rejoue à sa manière les sons entendus par nos ancêtres de la préhistoire. En donnant voix à un objet minéral, et en convoquant à la fois l’air, la terre et le feu, se rejoue une symphonie archaïque, comme un écho lointain venu du fond des âges.

La rencontre de la pierre, du souffle et du feu compose une symphonie archaïque, vestige sonore des premiers temps. Le son qui sort du rocher enveloppe l’espace de la galerie et installe une ambiance mystérieuse, presque irréelle.

La tablette en marbre, que représente-t-elle ?


Sur l’un des murs, il y a une plaque de marbre réalisée à Fès, au Maroc, avec des artisans graveurs. Elle s’inspire de la tradition locale de la gravure sur marbre, notamment celle que l’on trouve dans les pratiques funéraires de Fès.Le motif que j’ai fait graver reprend des formes inspirées de diagrammes cosmologiques liés à la pensée d’Ibn Arabi, grand penseur soufi andalou du XIIe-XIIIe siècle. Ces diagrammes cherchent à représenter l’ordre spirituel, la structure de l’existence, le cheminement de l’âme, mais aussi une forme d’organisation du cosmos. Dans l’exposition, cette plaque devient la carte d’un ciel imaginaire. Une carte de constellations, mais aussi une carte intérieure. Elle prolonge une réflexion que j’ai menée au Maroc dans mon film Poème de l’extase, sur la gnose soufie, la connaissance de soi et l’extase. Cette pièce fait dialoguer plusieurs traditions : la gravure sur pierre, la cosmologie, le soufisme, la carte du ciel et la mémoire funéraire. Elle se situe entre le signe, le tombeau, la constellation et la prière.

Tu nous parles de la vidéo ?


La vidéo est née d’un désir très simple : représenter la création de l’univers sans utiliser d’images d’archives, ni d’images de synthèse. Pour un projet de film intitulé Makrokosmos, j’ai fabriqué un petit studio, composé d’un aquarium où se mélangeaient de l’eau, de l’huile, des objets, et des pigments.
Avec une caméra haute vitesse, j’ai filmé ces matières liquides en mouvement. Ces explosions minuscules rejouent à leur échelle la formation de l’univers, l’explosion d’une supernova, et la naissance d’un monde dans une sorte de jus cosmique. Ce qui m’intéresse, c’est le déplacement d’échelle. Une fraction de seconde peut rejouer une éternité. Un mouvement minuscule dans un aquarium peut évoquer la naissance d’une étoile. Le ralenti crée un sentiment de flottement, d’étirement du temps. On est à la fois dans quelque chose de très contemporain — presque scientifique, mais aussi très contemplatif à la fois. Associées au son des flûtes et des instruments préhistoriques, ces images produisent un trouble. Elles semblent venir d’avant l’homme, mais aussi d’un futur possible.

Et cette photo encadrée, c’est quoi ?


La photographie encadrée est une astrophotographie de l’Observatoire de Haute-Provence. Elle montre l’amas des Pléiades, aussi appelé M45 ou les Sept Sœurs. Les Pléiades sont un des objets du ciel les plus célèbres et les plus visibles à l’œil nu. Depuis très longtemps, elles sont liées à des récits, à des repères calendaires, à la navigation, et à l’agriculture. Dans la Grèce antique, leur apparition et leur disparition dans le ciel accompagnaient les saisons, les labours, et les voyages en mer.

Cette exposition rejoint mon intérêt lié à l’imaginaire du cosmos puisque les signes du Mont Bégo représentent, pour certains, des cartes d’étoiles, notamment l’amas stellaire des Pléiades que l’on retrouve indifféremment dans de nombreuses cultures à travers le monde. Dans l’exposition, cette image fonctionne comme un contrepoint. Après la grotte, la pierre, le marbre, ou la météorite, cette image ouvre vers l’infiniment lointain. Elle rappelle que les premiers hommes vivaient avec le ciel comme repère. Les astres occupaient une place centrale dans leur compréhension du temps, des saisons, et des cycles.

L’extérieur du camion est également travaillé. Que voit-on sur la carrosserie ?


L’extérieur du camion reprend certaines gravures du mont Bégo. Ces formes sont découpées sur vinyle et réparties sur la carrosserie. Ces signes font corps avec le camion, comme s’ils passaient de la paroi rocheuse à une surface mobile. La carrosserie devient une sorte de toile, ou de rocher en déplacement. C’est une manière de faire voyager ces signes.
Ils quittent la montagne, pour parcourir d’autres territoires. À l’intérieur du camion, les murs sont recouverts d’un crépi qui rejoue en trompe-l’œil les parois d’une grotte préhistorique. Il y a des coulures, de la matière, des irrégularités, comme si le temps avait travaillé la surface. J’avais envie que le public sente physiquement cette différence de texture et de surface dans l’espace de la galerie. Enfin la lumière joue un rôle important dans l’exposition puisque l’on trouve sur les vitres arrière du camion un film bleu. Ainsi l’espace peut se lire de deux manières : portes ouvertes, il dialogue avec le paysage extérieur ; portes fermées, grâce aux films bleus posés sur les vitres, il devient un habitacle nocturne, baigné d’une lumière bleue. Comme si l’on entrait dans une grotte, mais aussi dans un morceau de ciel.

Laisser un commentaire

search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close